EX. UTILISATION DE L'IRONIE

L’ironie est une forme d’expression qui consiste à dire l’inverse de ce que l’on pense,

tout en s'efforçant de laisser plus ou moins entendre la distance qui existe entre ce que

l’on dit etce que l’onpense réellement . Dans la littérature, l'ironie c'est l'art de se moquer

de quelqu'un ou quelque chose. Son but peut être de faire réagir, rire le lecteur ou bien

de dénoncer, de critiquer. L'écrivain a souvent recours au procédé suivant:

Il décrit la réalité avec des termes sensés être valorisants, mais son but réel est

 de dévaloriser (par exemple une pensée, un homme, une institution...).

Cette forme d'expression invite le lecteur à être actif et choisir une position.

 

 

 

 

 

 

 

Nous étudieront un texte de Montesquieu; "De l'esclavage des Nègres" extrait de "L'Esprit des lois" (Chapître V, livre XI)

De l'Esprit des lois est une oeuvre maîtresse de Montesquieu, publiée anonymement pour la première fois à Genève en 1748.

Elle marque un tournant du siècle des Lumières et exercera une influence considérable sur la pensée politique des XVIII°

et XIX° siècle

C'est un texte philosophique, l'auteur soutient donc, à l'aide d'arguments, un certain nombre de thèses.

On suppose donc que la position que défend Montesquieu dans son texte est la sienne.

Pourtant, on remarque que la première phrase du texte est au conditionnel: "Si j'avais à soutenir" donc "si je me trouvais dans l'obligation de..."

Montesquieu adopte une position théorique car son texte débute par une hypothèse. Cela qui laisse supposer qu'il ne défend pas réellement

cette thèse, et introduit une certaine distance entre son texte et lui. Il fait comme s' il  défendait l'esclavage, mais son discours réel est implicite.

 

 

De l’esclavage des Nègres
 
Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

 => comment se manifeste l'ironie dans ce texte ?

 Dans ce texte, l'ironie est liée au décalage entre la position théorique et la position réelle de Montesquieu. Elle s'tablit très progressivement et est donc difficile à cerner:

- Les deux premiers arguments sont passables et pourraient paraître convaincants, car ils concernent l'histoire et l'économie, et non le plan moral: ils peuvent être choquants mais ne constituent pas une attaque à l'esclavage. L'ironie n'est donc pas encore visible.

 -Les deux arguments suivants sont différents et reposent sur un jugement de l'apparence extérieure: "ils sont noirs des pieds jusqu'a la tête... ont le nez si écrasé qu'il est impossible de les plaindre" et "on ne peut se mettre dans l'idée que Dieu [...] ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir". L'argumentation devient morale, mais elle ne fait que reprendre un discours de l'époque, assez ancré dans les moeurs, répandu par la religion chrétienne. L'ironie n'est donc, à l'époque, toujours pas visible mais emploie des arguments plus choquants.

-Les trois arguments qui suivent ne sont pas cohérents et se contredisent; plus on avance dans l'argumentation et moins celle-ci sera convaincante: "Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité que les peuples d'Asie [...] privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous..." Il y a une comparaison avec les peuples d'Asie, qui sont utilisés comme une référence. Pourtant, les peuples d'Asie incarnaient un anti-modèle et leur comportement ne pouvait donc en aucun cas servir d'exemple. Le doute s'installe chez le lecteur: Chez les égyptiens, "les meilleurs philosophes du monde",  c'est la couleur des cheveux qui importe et non celle de la peau, ce qui vient contredire le précédent argument. Il y a aussi l'argument sur la valeur qu'apportent les nègres aux choses: "ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or". Cet argument n'est pas du tout convaincant car c'est la rareté d'une chose qui en fait la valeur, et le goût des nègres pour la verroterie est donc normal car cela représentait pour eux une chose rare.

-Les deux derniers arguments marquent encore plus ce décalage entre ce que dit Montesquieu et sa réelle pensée: "...si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-même chrétiens" c'est une attaque déguisée du rapport entre l'esclavage et la religion, de l'idée selon laquelle les défenseurs de l'esclavage ne sont pas de vrais chrétiens. "De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent ne seraient-ils pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?" C'est une critique des têtes couronnées, du pouvoir qui fait cas de choses inutiles et ne s'intéresse pas au sort des nègres. C'est aussi un appel à l'abolition de l'esclavage, au nom de la miséricorde et de la pitié.

 

 L'ironie de ce texte philosophique est donc très subtile, elle repose sur les failles de l'argumatention qui sont de plus en plus visible au fur et à mesure que l'on avance dans le texte, et le but réel de Montesquieu n'est pas de convaincre mais plutot de mettre le doute. Le ton ironique du texte cherche à dénoncer les esclavagistes, ainsi que le mécanisme de base du racisme: les idées reçues et religieuses qui justifient l'esclavage (les noirs sont différents car ils n'ont pas d'âme) Il accuse aussi l’impiété de ceux qui se disent chrétiens et qui pratiquent l’esclavage, et pointe du doigt la brutalité des Européens avec les Indiens.  ("Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique")

Au lieu de condamner directement les esclavagistes, il a recours à l'ironie, faisant mine de les défendre pour mieux les condamner,

ce qui est très ingénieux

 

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